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La genèse d'Abandonnée

Après des études de journalisme à Barcelone, Nacho Cerdá part à Los Angeles pour suivre un cursus sur le cinéma à l'University of Southern California. Entre 1990 et 1998, il réalise 3 courts-métrages qui ne passent pas inaperçus : The Awakening, Aftermath et Genesis. Abandonnée est son premier long-métrage.

L'interview a été réalisée en compagnie d'autres médias durant le festival Fantastic'Arts 2007.
Par Emmanuel Beiramar | 'La genèse d'Abandonnée
30 mai 2007 | Mis à jour 30 mai 2007
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Vos courts-métrages ont la réputation d'être extrêmement cruels et violents, et beaucoup s'attendaient à un premier film de ce style alors qu' Abandonnée est un film d'atmosphère.

Je pense qu'il est très violent. Pour moi, quelqu'un qui dit : « je veux connaître ma mère », fait une déclaration violente. Genesis n'était pas si graphiquement violent. C'est une histoire d'amour. Finalement ma seule oeuvre violente est Aftermath, et même là, de mon point de vue, il ne s'agit pas tant d'un film gore que d'une sorte de drame. Le facteur dérangeant de ce film vient plus du fait que les gens peuvent s'identifier à la personne étendue sur la civière, et du fait que cela peut nous arriver à tout moment. Je ne pense pas – pour moi en tout cas – que le sang crée la peur. Elle est engendrée par les conflits d'émotions qui vraiment vous prennent au ventre, et Abandonnée est plus centré sur ces conflits. En terme émotionnel, il traite de l'obsession, de la dépendance émotionnelle et du fait que parfois l'amour peut se rapprocher... peut devenir un acte violent. Cette obsession d'unité, de famille, peut devenir autodestructrice.

Après Genesis et Aftermath, était-il plus difficile de travailler avec une actrice... vivante ?

[rire] C'est marrant... Travailler avec Anastasia était très agréable. Elle était vraiment impliquée, elle courait et sautait dans tous les sens. Pour tout dire elle était censée jouer une scène qui n'a jamais été tournée, dans laquelle elle devait se retrouver piégée dans un camion, sous l'eau. Pour se préparer à cette scène elle devait prendre des cours de plongée, et le premier jour, son tympan s'est rompu. On a dû abandonner cette scène et la remplacer, mais pour répondre, oui, travailler avec elle était très facile. Si vous parlez de personnages vivants et parlants [sourire], cela ne m'a posé aucun problème. Genesis et Aftermath ont toujours été conçus comme des films muets, non pas parce que je ne pouvais pas mettre en scène des personnages parlants, mais parce que chaque histoire a sa propre approche, et je pense que même si Abandonnée est un film parlant, avec des dialogues, il ne contient pas beaucoup de paroles et est plus physique. C'est mon style personnel, plus tourné vers l'acte, le physique et les émotions qui peuvent se transmettre à travers un regard. Cela représente plus d'implications pour moi sur le plan émotionnel.

Comment avez vous partagé la rédaction du scénario avec Karim Hussain et Richard Stanley ?

C'était très intéressant ; j'ai rencontré Karim en 1997 et nous avions envisagé de collaborer sur une oeuvre. Nous avions en fait démarré un projet qui s'appelle Oblivion et qui a été annulé pour raisons budgétaires. Nous avons donc travailler ensemble depuis un grand nombre d'années. En 1999 j'ai lu un script écrit par Karim, The Bleeding Compass, qui parle d’une femme qui part en Russie et hérite d'une ferme perdue au beau milieu de nulle part. J'ai pensé qu' il s'agissait d'une histoire très intéressante mais il s'apprêtait à la mettre en scène. Mais là encore obtenir le financement pour un film est très difficile, et son film a été annulé. Plus tard, j'ai ressorti The Bleeding Compass comme projet potentiel que nous pourrions réaliser ensemble. La collaboration était très bonne car nous avions déjà travaillé sur nos projets. Le fait que j'allais être le metteur en scène n'a pas dérangé Karim qui a pensé que cela conviendrait parfaitement au sujet, la mort, la destinée, dont j'avais déjà parlé dans mes courts-métrages. Travailler avec lui était naturel, nous nous complétons sur de nombreux points, il a des idées et des concepts géniaux et chaque jour on déniche de nouvelles idées.

Trois mois avant le début du tournage, les producteurs ont demandé de retravailler certaines parties du scénario, pour coller – encore – au budget. Karim était occupé sur son propre film, La Belle Bête, et j’étais en pleine pré-production, et je n'avais vraiment pas le temps de me remettre à récrire le scénario. Nous avons donc décidé de faire appel à Richard, un ami commun qui était depuis longtemps dans le « paysage ». Nous  savions qu'il serait le seul à même de comprendre notre approche et de la suivre. Je l'ai appelé et il a dit : ok, j'arrive ». Nous avons passé trois semaines à Barcelone (Karim était déjà au Canada) avant que je ne parte tourner le film en Bulgarie. Nous nous sommes enfermés dans une chambre d'hôtel et nous avons écrit comme des fous. Richard n'aime pas les ordinateurs, il ne prend pas en sténo. J'avais mon ordinateur portable dans cette chambre où nous étions vraiment à l'étroit. Il a pris une copie papier du script et m'a demandé des ciseaux et de la colle. Il a découpé les morceaux de dialogues et les a collés sur de nouvelles pages. Il y en avait  éparpillées dans toute la chambre. Quand le room service passait, les employés n'en croyaient pas leurs yeux, c'était un bazar complet.
Mais c'était assez curieux car en travaillant avec Richard, je découvrais de nouvelles approches sur une oeuvre que j'avais déjà élaborée depuis un an et demi ; il a rajouté la voix-off au début et à la fin. Il a aussi apporté certains dialogues. Nous avons étroitement collaboré pendant 3 semaines, et même pendant le tournage, cela peut paraître bizarre mais j'ai tout a coup douté d'un personnage joué par un acteur que je n'appréciais pas vraiment. Quand je m'en suis aperçu, aux premiers jours du tournage, j'ai décidé de supprimer ce personnage qui tenait un rôle conséquent dans l'histoire. J'ai donc appelé Richard et il est venu en Bulgarie où nous avons passé deux semaines à récrire le scénario du film que j'étais en train de tourner. C'est une autre de ses contributions... C'était une période assez folle.

Le film se distingue par deux éléments particuliers : votre héroïne est âgée de 42 ans, ce qui est plutôt rare dans les films actuels, et l'histoire se passe en Russie, ce qui est peu fréquent à l'écran. Cela vous a-t-il gêné pour convaincre les producteurs ?

Non, Filmax, qui a produit le film, n'a jamais voulu influencer ma vision des choses, ce pour quoi je les remercie vraiment. Les deux concepts qui ont retenu mon attention quand j'ai lu le script d'origine de Karim, étaient le cadre russe, qui me suggérait une approche Tarkovskienne des films d'horreur et que je trouvais très originale ; et le doppelganger, qui traite de sujets tels que l'identité et le destin. Si vous reprenez les classiques des histoires d'horreur, comme Dracula, qui se déroule en Transylvanie, ce n'est pas si innovant, cela a déjà été abordé, mais assez rarement, car pour moi, revenir en Russie signifiait deux choses.  L'une, très importante, était d'aller à l'autre bout de la Terre, car dans ce film on parle toujours de deux côtés, c'est un grand classique, le bien et le mal, la productrice américaine qui se rend en Russie, le capitaliste contre le communisme. L'autre aspect était la qualité du paysage : utiliser la géographie comme une métaphore représentant son état d'esprit, ses émotions. Elle est perdue dans son propre univers intérieur. Elle ne se connaît pas elle même. La Russie est un endroit si vaste, inconnu et sombre que l'on peut facilement s'y perdre. Pour moi c'est une métaphore rappelant le thème du film.

La bande originale et les effets sonores sont très impressionnants, leur rôle pour inspirer la peur est crucial, pourriez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

Oui, en fait il y a deux BO, deux compositeurs. L'un est Alfons Conde, un compositeur espagnol qui a créé la partie la plus orchestrale. L'autre est David Kristian, qui collabore étroitement avec Karim. Il a composé la musique de tous ses films précédent et je savais depuis le premier instant que je voulais que ce soit lui qui crée l'atmosphère d'Abandonnée. A mes yeux l'ambiance sonore, quelque soit le film – a fortiori pour un film d'horreur – est l'élément principal qui apporte le sentiment de peur. Ce que l'on voit n'est pas si important, c'est ce que l'on entend. Cela devient une expérience globale, sensorielle. David a oeuvré pour créer ce sentiment d'étrangeté. De plus, j'ai eu le plaisir de travailler avec Glenn Freemantle, un ingénieur du son qui travaille régulièrement avec Danny Boyle. Il a travaillé entre autres sur 28 jours plus tard, La plage, V pour Vendetta et Sunshine. J'étais complètement époustouflé par ce qu'il a apporté. C'est un ingénieur du son hors pair. Nous avions un budget très limité, et il a accepté de travailler sur le projet. Il a vu les prises que nous avions tournées, et les possibilités qu'elles offraient l'ont enthousiasmé. Je me souviens d'une des premières idées dont nous avons discutées, lorsqu'il a vu la reconstruction de la cuisine, il a commencé à imaginer des voix à l'envers que l'on entendrait à travers les murs, et j'ai pensé « c'est exactement la personne qu'il nous faut ».
J'ai adoré cette partie de la postproduction, non seulement le son mais aussi le montage qui était très précis. Nous y avons consacré 7 ou 8 mois. J'ai tournée des prises additionnelles 6 mois après le tournage principal : tous les plans des bébés ont été tournés 6 mois plus tard en Espagne.
Le montage était intéressant, c'est là que le film prend forme. Nous avions une première version de 110 minutes qu'il nous était impossible de réduire à 90, ce qui était mon intention pour garder un rythme rapide. C'est un concept simple, pas besoin d'y passer deux heures. Nous sommes restés bloqués à 110 minutes pendant 3 mois, puis j'ai décidé de couper vers le milieu des éléments qui faisaient trop traîner le film. Mais avant cela nous avons dû essayer de nombreuses combinaisons. Cela plus le fait de récrire certains passage juste avant de les tourner crée parfois un problème pour assembler des morceaux qui ne collent plus exactement, car on a pas eu le temps d'y réfléchir à l'avance. Cela se produit dans tous les films. On tourne des scènes et au montage il faut être capable de laisser de côté les éléments inutiles à l'histoire. C'est comme si le film lui-même nous parlait durant la postproduction. Cela m'arrive à chaque tournage. Même si j'aime être préparé et suivre un plan, chaque jour apporte son lot de surprises. Quand on tourne un film, on crée une entité vivante, qui a sa propre personnalité. Il faut en être conscient et être à l'écoute.

Le son est un personnage du film, mais l'image l'est aussi – les couleurs par exemple. Vous avez travaillé avec Xavier Gimenez ?

Xavier était le directeur de la photo sur Genesis. Cela faisait longtemps que je voulais faire un long-métrage avec lui, et dès le début nous savions que le caractère russe devait ressortir dans la photo. Je ne voulais pas réaliser une oeuvre à l'image des courts-métrages, mécanique, où chaque mouvement de caméra est étudié, jusqu'à la perfection. Je voulais une impression plus organique. D'une certaine manière, je voulais cacher le travail de caméra aux yeux du public pour me concentrer sur l'action, et je crois que ça a marché. Des gens m'ont dit que le style était différent de celui de mes courts-métrages. Mais en fin de compte, ils ont le même effet. Xavier a beaucoup d'expérience et il aime essayer de nouvelles choses, ce qui me convient parfaitement. J'avais prévu beaucoup de plans tournés à l'épaule, et durant la préparation du film nous avons décidé d'utiliser des grands angles, de moins de 30 ou 35mm parce qu'il fallait donner une impression d'espace géographique autour des personnages, qu'ils y soient perdus. Sinon cela aurait été trop direct. L'idée d'utiliser ce scope ne vient pas de moi. Au début je pesais utiliser du 16mm pour donner une qualité quasi documentaire au film, mais quand nous avons commencé les repérages, nous avons réalisé que la géographie avait une grande importance pour l'histoire, et retranscrire ce vaste espace à l'écran en utilisant ce rapport de 2.35:1 était une occasion parfaite. Xavier m'a convaincu et je lui ai dit « d'accord, mais il faut s'éloigner des personnages ». J'ai déjà vu des films, par exemple les films de Tony Scott, qui sont en cinémascope mais avec des cadrages serrés. Pour moi c'est une façon très télévisuelle de raconter une histoire, et je n'aime pas ce style. Je me suis fortement inspiré des westerns pour la composition. J'ai regardé un bon nombre de films de Sergio Leone et d'autres – Et John Carpenter aussi [sourire].

D'habitude une famille est comme un cocon où l'on se sent protégé. Mais dans bon nombre de films espagnols récents la famille est perçue de manière négative, comme une foire aux monstres. Est-ce une obsession ?

Je ne peux parler que pour moi, mais il y a une tradition catholique très forte ancrée autour du concept de famille, c'est dans notre nature. Mais les problèmes familiaux dans le film ont été créés par Karim. Il a de sérieux problèmes avec sa famille [rire], mais moi pas. Ce que je crains le plus est d'avoir un lien trop fort avec eux, comme un cordon ombilical qui perdure longtemps, parfois même passé la trentaine, et qu'il faut couper. Sinon ce lien émotionnel vous détruit. En quelque sorte, il est préférable d'être abandonné. C'est vrai pour de nombreux aspects de la vie, il faut pouvoir couper des liens pour progresser. Cela peut être une relation amoureuse. Je connais des personnes qui sont restées bloquées sur une relation. Ils se laissent envahir et finissent par se tuer tant cela leur a enlevé le goût de vivre. Il y a un passage du film où Marie dit exactement cela. Elle dit qu'elle a eu une fille pour se sentir entière, complète. Pour trouver son identité à travers une autre personne. Je pense que c'est vrai pour de nombreux parents qui ont des enfants car ils ne savent pas qui ils sont eux-mêmes. C'est aussi un moyen d'accéder à l'immortalité. Cela peut paraître étrange, mais chacun de nous a besoin de laisser une trace de son passage sur Terre. Sinon la vie elle même n'a plus de sens. Certains en font, d'autres peuvent adopter des enfants, d'autres font des films ou écrivent des livres. C'est de cela dont parle ce film : savoir mettre fin à quelque chose.
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